HISTOIRE DE LA FIRME PIERRE THIBAULT (1918-1989)

TRADUIRE PAR MICHEL BEAUREGARD

L'histoire de l'industrie Canadienne du camion incendie et le nom de Thibault vont  main dans la main. Depuis des débuts modestes dans un Québec rural, la famille Thibault a créé une dynastie dans la fabrication des camions incendie dans la province.  Bien qu’aujourd'hui les véhicules incendie alors fabriqués par P.Thibault ne soient plus opérationnels, le nom de Thibault est toujours présent  en mémoire dans les services incendie à travers le Canada et dans le monde entier. 


En 1908, Charles Thibault (1873-1958) commence à construire des pompes à bras à Sorel, dans la province de Québec. Au cours des années suivantes, il construit une variété de matériels incendie tirés par des chevaux, certains montés sur des traîneaux pour l'utilisation en hiver dans de petites communes dans le Québec. Les références diffèrent quelque peu, mais en 1918,  en  1928 ou en  1930, Charles Thibault, le fils de  Pierre, ouvre un petit atelier dans les environs de Saint-Robert pour participer aux affaires, les commandes augmentant. Avant la création de ce magasin, Pierre avait travaillé pour la société téléphonique locale. En 1918, la société construit sa première unité motorisée, un Ford, pour la commune de Campbellton, au Nouveau Brunswick. Les années vingt  furent apparemment une période calme pour la société et la Grande Dépression n'a pas aidé les affaires. L’entreprise des Camions Pierre Thibault fut formée officiellement en 1932.  En 1938, Pierre a rassemblé les deux activités et a déplacé l'ensemble à Pierreville, au Québec. Ceci a été facilité par l'électricité fournie en quantité suffisante par les équipements hydro-électriques voisins.

Pendant la Deuxième Guerre mondiale, la société fut énormément sollicitée pour la réalisation de véhicules pour interventions aéroportuaires, des pompes remorquables et  des installations de réseaux incendie pour le gouvernement Canadien. Après la fin de la guerre, la société étendit ses efforts dans la vente de camions incendie aux municipalités. Elle a alors commencé à créer sa propre gamme de pompes, semblables aux pompes Hale. En 1950, Thibault a présenté des châssis personnalisés (connus sous le nom de WIT - probablement un acronyme) et la première unité, un camion-pompe, a été vendu à la ville de Valleyfield, au Québec. Une version avec cabine avancée (l'AWIT – le « A » voulant vraisemblablement vouloir dire « avancé ») est proposé dès 1957.

En 1955, Thibault livre sa première échelle aérienne faite sur mesure. Jusque là Thibault n’avait livré que camions équipés d'échelles fournies par d’autres fabricants ; c'était là une innovation. En 1963, dans une publicité, Thibault s'est vanté de la résistance de son échelle en suspendant une Volkswagen Coccinelle à son extrémité. Les services incendie ont apprécié cette caractéristique de solidité et ce nouveau produit est devenu très populaire. En plus des camions-échelle construits par la société à Pierreville, de nombreux parcs d’échelles ont été fournis à des constructeurs américains (Hahn et Ward Lafrance en particulier) où ils sont devenus une des composantes de nombreux camions-échelle  pour des communes grandes et petites.

Pendant de nombreuses années, Thibault fut une des rares, sinon la seule société Canadienne pouvant revendiquer la fabrication complète de véhicules du début à la fin - pompes, châssis et échelles aériennes – alors que la plupart des fabricants Canadiens de matériels incendie assemblaient des composants achetés ailleurs. Vers la fin des années 1950, les matériels Thibault  ont été diffusés à travers tout le Canada. Les années 60 ont vu  une expansion considérable dans le marché américain et quelques ventes dans les Caraïbes et en Amérique Latine.

En 1961, Pierre meurt à l'âge de 63 ans. À ce moment-là, les neuf fils de Pierre ont tous été plus ou moins impliqués dans la société :                                                                                              
Pierre-Paul (1918-1977)
René (1920-1982)
Julien (1921-1977)
Charles-Étienne (1925-1992)
Gilles (1926- )
Marion (1927-1994)
Yvon (1932- )
Réjean (1934- )
Guy (1937- )

Pierre avait aussi une fille, Pierrette (1929-), mais il n'y a aucune indication relative à son éventuelle implication dans la société.

À partir de février 1963, René devint le président, Marion le vice-président, Yvon le responsable financier et secrétarat, Réjean le responsable du bureau de dessin industriel, Gilles le comptable, Pierre-Paul et Julien des directeurs, Guy le publiciste et Charles-Etienne le responsable du site. La société a continué à progresser et l’implantation industrielle a été modernisée en 1965. 1965 a aussi vu l'introduction d'une nouvelle gamme de châssis personnalisés, utilisant l’omniprésente cabine Cincinnati. Cependant, en 1968, une dissension a surgi parmi les fils. Certains ont voulu vendre la vieille société familiale, tandis que d'autres voulaient la conserver. Par conséquent, les fils René, Julien, Marion, Charles-Étienne et Yvon ont vendu les parts qu’ils avaient dans l’entreprise Pierre Thibault et ont ouvert une société concurrente, la Société des Camions-Incendie Pierreville Limitée, dans une commune proche, à Saint-François-du-Lac. En 1970, les frères qui restaient ont vendu leurs intérêts dans Pierre Thibault (Canada) Limitée, et la société a été cédée à des intérêts extérieur à la famille.

Pendant plusieurs années, les deux sociétés ont continué à fabriquer des camions incendie pour le Canada et les marchés internationaux. Cependant, tout n'allait pas bien pour la société Pierre Thibault. Comme l’activité de la société Pierreville avait pris de l’importance, la société originale s'est trouvée dans une période difficile. En 1972, l’ancienne société a été déclarée en faillite et a été vendue à des intérêts de Montréal. Elle a alors été rapidement ressuscitée sous le nom de Pierre Thibault Canada (1972) Limitée. En 1979, cette société a de nouveau fait faillite et a été remise en vente. Les cinq frères associés dans l’entreprise  Pierreville (ainsi que plusieurs de leurs fils) ont décidé d'acheter Pierre Thibault et rendre la société de leur père dans le giron familial. Il a été décidé que le fils René traiterait dans les négociations et les plans ont été faits pour concrétiser les deux opérations. L’équipement et les commandes seraient envoyés de Pierreville à l'usine Thibault. Cependant, il a été bientôt découvert  que René avait en réalité acheté la société pour lui. Une fois que les autres frères ont eu connaissance de ce développement, René et ses deux fils ont été rapidement écartés de la société Pierreville. René a alors re-formé la société sous le nom de Camions Pierre Thibault Incorporée.

Carl et Léon, les fils de René, ont continué à diriger la société après la mort de René en 1981. Après, la société des Camions Incendie Pierreville a décliné en 1985, Thibault a repris la plupart des actifs et ainsi repris la couronne de plus grand constructeur de camions incendie du Canada. Les innovations dans les échelles aériennes continuèrent avec l'introduction du Sky Arm, du Sky Four et du dispositif aérien Sky Five. Malgré cela et  des centaines de matériels construits dans les années 80, la société Camions Pierre Thibault Inc. a été déclarée en faillite dans 1990.

Ce n'était pas la fin de l'histoire. En 1991, un groupe d'investisseurs menés par un ancien cadre de Bombardier Inc. a acheté les actifs de la société et, avec l'aide du gouvernement provincial et du fonds d'investissements du Mouvement Ouvrier du Québec, la société Nova Quintech démarre. La société continue à produire des camions-pompe et des échelles pour le marché intérieur et aussi pour l’étranger, y compris la populaire Sky Pod et les plates-formes élévatrices Sky Arm et les échelles aériennes Sky Five. Il a été signé un contrat de 21 camions-pompe avec l'armée Canadienne et plusieurs camions ont été livrés à des municipalités à travers tout le pays et aux Etats-Unis. En 1994, la société Bombardier Inc., au Québec, énorme entreprise fabricante qui s’investit dans les domaines des transports urbains et l'aéronautique est devenu un investisseur majeur dans Nova Quintech. La société était une division de Nova Bus, un grand fabricant d'autobus pour les transports municipaux, au moment de l'affaire.  Au Printemps 1995, Nova Quintech a annoncé qu'il cesserait de produire des camions-pompe et concentrerait ses activités uniquement sur les échelles aériennes et les plates-formes. En 1997, la société a vendu sa gamme d'échelles aériennes à la Pierce Manufacturing d’Appleton dans le Wisconsin. Cela met un point final à la saga des Camions Incendie Pierre Thibault.

Alors que Pierre Thibault et Nova Quintech ne peuvent plus collaborer dans l'affaire de constructions de camions incendie, il reste un héritage impressionnant. Plusieurs autres sociétés ont porté le nom de cette famille dans le milieu du camion incendie. En 1985, les frères Marion et Yvon (avec Jean, le fils d'Yvon)  ont créé la société des Véhicules Incendie Phoenix, à Drummondville, au Québec. Cette société cessa ses activités en 1992. En 1979, Guy, le frère, a fondé la société Tibotrac Inc. en tant que fabricant de tracteurs de jardin. Après avoir constaté qu’il y avait trop de fournisseurs sur ce marché, Tibotrac a commencé à faire des organes pour Hydro-Québec. En 1986, Tibotrac est rentré dans le milieu de l'industrie du camion incendie et a construit un grand nombre de véhicules incendie pour le Canada et les marchés internationaux avant la déclaration de faillite en 1998. Aujourd'hui, Camions Carl Thibault (le fils de René) construit des camions-pompe et des camions-citerne pour le marché Canadien dans son usine de Pierreville. De plus, la société C.E. Thibault (aussi de Pierreville) construit des ensembles d'échelles aériennes et des pompes portables. C.E. Thibault se réfère au fils de Pierre, Charles-Etienne. Ses fils Stéphane et Sylvain dirigent la société aujourd'hui. En outre, Léon, le fils de René, exploite maintenant l'Atelier Lafleurs Limitée, constructeur de camions de secours. Finalement, après bien des torsions dans une famille qui a créé une société ayant exporté des camions incendie Canadiens dans le monde entier, c’est un négociant appelé Thibault et Associés qui est le débouché principal, au Canada, pour les matériels de la Pierce Manufacturing.

Comme mentionné plus haut, la société de Pierre Thibault a laissé un impressionnant héritage. Des matériels Thibault  peuvent être trouvés dans des services incendie, grands et petits, à travers tout le Canada, dans chaque province et territoire. La société a aussi vendu des douzaines de camions aux Etats-Unis. Le Nord-est était la destination prépondérante, particulièrement le Maine, le New Jersey, le Massachusetts et New York. Les villes d’Indianapolis, Portland (Oregon) et Pittsburgh étaient aussi des clients importants et la Ville de Los Angeles a acheté un certain nombre d’échelles remorquées Thibault en 1972 et 1973. Plusieurs camions ont été aussi vendus dans l'État de Washington, l'Ohio, la Californie et le Minnesota. L'armée des Etats-Unis aussi commandé plusieurs échelles sur des châssis Duplex en 1983. Dans la dernière partie de la décennie, l'armée américaine a aussi commandé un certain nombre d’échelles Thibault, réalisées en association avec la société 3-D Manufacturing. De plus, plusieurs exemplaires de véhicules ont été vendus à la Jamaïque, la Colombie, le Chili et quelques-uns au Moyen-Orient. Il y eut aussi la construction de véhicules uniques. Par exemple, au début des années 80, Thibault a construit deux "papamobiles" pour la visite Canadienne du pape Jean Paul 2, en 1984.

Du fait que Thibault a fabriqué beaucoup de ses propres composants, à un moment ou à un autre, il est facile de comprendre comment cette famille a imprimé sa marque dans la fabrication des camions incendie au Canada.

NUMÉROS DE SÉRIE

Nous n'avons pas d’informations sur les numéros de série Thibault jusqu'au milieu des années cinquante. Certains des premiers camions inscrits ont des numéros de série commençant par "C", suivi de l'année et de trois ou quatre chiffres (par exemple. C56-1042). Cependant, nous n’avons jamais vu cette sorte de numérotation sur un camion. Les autres références viennent de rapports de la société. D'autres marquages observés montrent un numéro à six chiffres commençant par "392" et un certain nombre de camions ont un numéro à trois chiffres, commençant parfois par un "T". En 1959, les rapports de la société montrent un nouveau système à cinq chiffres, les deux derniers chiffres étant "59". De nouveau cependant, même en 1959 des camions semblent avoir les numéros de référence « 392 ».

Comme noté ci-dessous, un autre système de numéros de série a été utilisé pendant la production, donc cela peut expliquer certaines différences de numéros et les contradictions entre des rapports de société et des numéros de série réellement trouvés sur les camions.

De 1960 à 1967, les séries ont suivi une numérotation à cinq chiffres. Exemple, le numéro de série 15601 serait interprété comme suit:
1 -  modèle
numéro 56 - année inversée (56 est 1965, 36 est 1963, etc…) 
01 – numéro de production dans l’ordre

En 1967, les numéros de série passent à un format à six chiffres. A ce moment, toutes les séries commencent par la lettre "T" (vraisemblablement pour Thibault), suivi de l'année, d’un tiret, puis du numéro de production. Exemple, T67-170 serait la 70ème unité de production de 1967. Le chiffre « 1 » est sujet à spéculation. Il y a un camion dans cette liste qui a un numéro plus petit que 100, cela ne peut pas être un numéro factice,  mais très probablement ce numéro de série simple est une aberration ou a été appliqué par erreur. Aussi, en se basant sur des sources utilisées ici, certains des numéros de production plus élevés (de 500 à 900) peuvent avoir été inscrits deux fois. D’où, peut-être, les numéros indiqués plus haut.      De plus, beaucoup d'échelles et d'autres véhicules non référencés ULC n'ont pas de numéros de série (ou au moins personne ne les a trouvés). Dans quelques cas, ces numéros peuvent être trouvés dans des rapports de la société.      

Après l'examen des documents de la société Thibault, il apparaît que le numéro de série final qui s'est appliqué aux véhicules n'était pas le seul utilisé pendant le processus de production. A chaque commande était attribué un numéro de travail - un numéro à trois chiffres entre 100 et 999. Ces numéros ont été utilisés plus d'une fois. Il y avait aussi des "numéros-facture" qui semblent être basés sur les numéros de travail, avec des références d’années en plus - par exemple 64-1024, 67-1879. Les numéros à cinq chiffres commençant par 1 et les numéros précédés du célèbre « T » célèbres ci-dessus sont les numéros en réalité trouvés, dans la plupart des cas, sur les plaques ULC des camions incendie. Toutes les informations supplémentaires sur les systèmes de numérotation de série des productions Thibault et comment ils s’appliquent seraient énormément appréciés.

UN MOT SUR NOS SOURCES                                                                                                       
Ces listes dépendent essentiellement de l’observation individuelle des camions quand ils ont été vus quand l’occasion se présentait. Quelques numéros de série ont été trouvés dans des archives de société Thibault à la bibliothèque du Musée Canadien de la Science et de la Technologie à Ottawa - Canada Science & Technology Museum - mais dans beaucoup de fichiers, les numéros de série finalement attribués ne sont pas indiqués. D’autres excellentes informations ont aussi été obtenues pour des camions de production antérieure (du milieu des années 50 au milieu des années 70) auprès de sources privées.   En général malgré le fait qu'il y ait presque 1000 véhicules inscrits, pour un grand nombre de camions Thibault nous manquons d'informations sur les numéros de série. Il y a aussi quelques véhicules inscrits qui peuvent avoir plus d’un numéro - la spéculation consiste en le fait que, pour les camions vendus par des négociants, il put y avoir été attribués deux numéros de série différents.

SOURCES HISTORIQUES                                                                                                            
Baird, Donal. A Canadian History of Fire Engines. St. Catharines, Ontario: Vanwell Publishing, 2001.
Durnford, H. and Baechler, B. Cars of Canada. Toronto: McClelland & Stewart, 1973, 322-324.
Ainsi qu’une grande variété de documents historiques, y compris de vieux fichiers de la société